Vulnérabilités
Homosexualité et prises de risques : le sujet divisé
Une recherche sur les prises de risques sexuels liés au VIH/sida chez les homosexuels masculins avec la théorie psychanalytique de Jacques Lacan comme «grille de lecture».
Cet article a été publié dans Transcriptases n°143, suite à l'intervention de l'auteur lors des Journées scientifiques 2010 du Réseau Jeunes chercheurs en sciences sociales et VIH/sida.
Depuis le début des années 2000, l’Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS) et l’Institut de veille sanitaire (InVS) notent une augmentation des prises de risques sexuels liés au VIH/sida chez les homosexuels masculins. Dans un contexte où l’information sur la prévention de cette infection est quasi connue de tous, se pose la question de savoir pourquoi, en dépit de cette connaissance, certains individus ne se protègent pas. De nombreuses réponses ou pistes de réflexions ont déjà été proposées pour tenter de résoudre cette interrogation, notamment en sociologie. On a mentionné par exemple la lassitude du préservatif, le désir de fusion avec le partenaire, la revendication de ne pas souscrire à une norme de prévention hygiéniste, etc.1.
La présente recherche, financée par Sidaction, est loin d’invalider ces résultats, mais elle les complémente. Orientés par la psychanalyse, nous nous sommes en effet plus attachés aux aspects individuels de la prise de risque qu’à ses composantes sociales, même si l’on ne peut bien évidemment pas s’intéresser à un individu sans le référer au contexte dans lequel il vit. Notre «grille de lecture» est la théorie psychanalytique de Jacques Lacan. En quoi cette théorie est-elle utile pour dire quelque chose de la question des prises de risques chez les gays ? C’est la question à laquelle nous allons tenter de répondre progressivement. Il ne s’agira donc pas tant de présenter les résultats de notre recherche, que d’en exposer le sens et la démarche.
Pour Lacan d’abord, il n’est pas question d’individu ou d’individualité. Les sociologues, les épidémiologistes, le discours de santé publique dans son ensemble, et finalement le «discours commun» postulent quasiment tous en effet au coeur de leur conception du risque un individu : l’individu qui prend un risque. Cet individu, comme l’indique son étymologie, se définit d’être indivisible : il est égal à lui-même, il «colle» à son comportement qu’il veut rationnel et motivé. C’est à partir de ce postulat que le discours scientifique cherche des «causes» aux prises de risques, tentant de les spécifier à l’aune de méthodologies plus ou moins complexes et souvent dépendantes de la statistique. Même si certains chercheurs tendent à relativiser les notions de «rationalité» ou de «relation de cause à effet», en pointant par exemple la variabilité culturelle de leur expression, la plupart croient cependant en cet individu indivisible.
L’enjeu de cette croyance est peut-être que sans elle l’édifice de la prévention risque de se morceler. Si l’on ne postule plus en effet que la prévention s’adresse à des individus rationnels, comment alors se permettre de la reconduire (du moins de la reconduire telle qu’elle est aujourd’hui) ? Il n’est pourtant pas tenable d’en appeler à la fin de cette prévention, puisqu’elle fonctionne quand même relativement bien dans la plupart des cas et la plupart du temps, et ce depuis de nombreuses années. Il apparaît cependant que certains sujets, du moins à certains moments de leur vie, n’y sont pas sensibles. Pourquoi ne pas combiner alors à la conception habituelle de la prévention un point de vue qui suppose un au-delà de la rationalité ?
Cet au-delà a été défini par Lacan, et en opposition au concept d’individu, par celui de sujet. Le sujet se définit avant tout d’être divisé. Cette division peut être comprise de plusieurs manières. D’abord, le sujet est divisé entre plusieurs désirs : il veut une chose, mais il veut son contraire en même temps. Remarquons qu’en cela le sujet n’obéit pas au principe de non contradiction formulé par la science – et par les discours qui se présentent comme rationnels – où une proposition ne peut pas être à la fois vraie et fausse. Mais le sujet est aussi divisé entre corps et pensée. Par exemple, le sujet a posé un acte sans vraiment savoir pourquoi sur le moment, car ce n’est qu’après-coup que la signification de cet acte a pu lui apparaître. Bien sûr, Lacan n’a pas été le premier à pointer que l’individu (ou plutôt le sujet donc) n’est pas égal à lui-même, mais c’est lui, nous semble-t-il, qui l’a le plus précisément formalisé dans les différents séminaires qui ont scandé son enseignement – et c’est pourquoi nous nous en orientons.
Mais alors, quel usage faisons-nous de cette théorie du sujet pour la question de la prévention du sida chez les gays ? Nous proposons de considérer qu’une prise de risque puisse être voulue et non voulue à la fois. Cette division du sujet étant «applicable» à toute pratique humaine, à tout individu, cette conception n’est donc pas pathologiseante ; autrement dit, il n’y a pas que les gays à être divisés, et notamment il n’y a très certainement pas qu’eux à l’être sur cette question des prises de risques.
Afin de repérer l’éventuelle division en jeu dans les prises de risques liés au VIH-sida chez les homosexuels masculins, nous avons mis en place des entretiens à l’association Aides Paris. Les entretiens étaient proposés à partir de sites internet gay, dont un plutôt dévolu à des pratiques non protégées dites de bareback, et l’autre plus «généraliste». La proposition d’entretiens consistait à présenter le sujet de notre recherche, notre discipline universitaire, et notre visée, à savoir repérer les aspects subjectifs en jeu dans les prises de risques, afin de pouvoir proposer de nouvelles pistes de réflexion sur la prévention du sida. Il était précisé aux répondants que tout ce qui pouvait leur venir à l’esprit pouvait être dit dans le cadre de nos entretiens s’ils le souhaitaient, même si cela n’était pas en rapport direct avec cette question des prises de risques.
Dans cette étude en effet, le savoir est du côté du sujet, et non du chercheur. Notre méthode a donc consisté à laisser les répondants expliquer librement le sens que revêtent pour eux leurs prises de risques, selon le procédé de l’association libre. La plupart du temps, ce sens était insu des répondants eux-mêmes : il a fallu que les répondants prennent la parole pour que ce sens apparaisse. Ce savoir paradoxalement insu se présente souvent sous cette forme : «Au fond, disent les répondants, je l’avais toujours su, mais je ne me l’étais jamais dit.» Dans l’entretien, le sujet retrouve certaines coordonnées explicatives de ses prises de risques, mais sans prétendre à tout dire ou à tout expliquer : les rapports de causalité que le sujet peut discerner dans son parcours de vie sont toujours indirects et font l’objet d’une reconstruction après coup dans la parole.
Pourquoi avoir misé sur cette situation du savoir, placé du côté du répondant/du sujet ? Au fond, la division subjective n’est pas une explication en soi aux prises de risques. Il s’agit plutôt de repérer à quel type de vécu s’articule cette division pour y trouver une valeur heuristique. Or ce vécu n’est atteignable que par la parole, dans l’enchaînement signifiant (c’est-à-dire l’enchaînement de mots), ordonnés selon la paire S1 (signifiant 1) S2 (signifiant 2). Dans la conception lacanienne, la division du sujet est déjà en jeu dans cette articulation. Pour Lacan en effet, «le sujet est ce que représente un signifiant auprès d’un autre signifiant». Autrement dit, le sujet est toujours déduit de la chaîne signifiante, mais il n’est jamais égal à lui-même. De ce point de vue, le sujet serait plutôt à situer au niveau de la flèche même qui part du premier signifiant pour aller au second. Ce qu’il faut donc comprendre, c’est que la division du sujet ressort essentiellement de son discours : c’est quand nous parlons et que nous lâchons prise sur notre exigence propre de rationalité et de cohérence que nous nous découvrons, dans nos propres mots, divisés.
Un savoir se déduit de cette suite des signifiants, au sens où le sujet se découvre dans cette articulation de mots comme produit de son propre discours : il dit des choses auxquelles il ne s’attendait pas et qui, en étant dites, le modifient. Autrement dit, le sujet change de position subjective. La conception du sujet de Lacan n’est en donc pas la même que celle de Foucault, qui est implicitement très utilisée par les sociologues qualitativistes lorsqu’ils traitent du risque. Pour Foucault, le sujet est avant tout construit discursivement par le contexte historico-social dans lequel il vit. Lacan d’une certaine manière n’est pas en contradiction avec cette théorie, mais dans son enseignement il apparaît surtout que le sujet est parlé par l’Autre. Cet Autre, c’est avant tout le discours qui est tenu sur lui, le plus souvent par la sphère social qui l’a encadré dans les premiers temps de sa vie, le plus souvent les parents.
Lacan le dit ainsi dans son séminaire 23 à la page 162 : «Ce sont les hasards qui nous poussent à droite et à gauche, et dont nous faisons notre destin, car c’est nous qui le traçons comme tel. Nous en faisons notre destin, parce que nous parlons. Nous croyons que nous disons ce que nous voulons, mais c’est ce qu’ont voulu les autres, plus particulièrement notre famille, qui nous parle. Entendez là ce nous comme un complément direct. Nous sommes parlés, et, à cause de ça, nous faisons, des hasards qui nous poussent, quelque chose de tramé.»
Le sujet se fait donc représenter par les signifiants de l’Autre qui le désignent, car ces signifiants vectorisent le désir qu’à l’Autre pour lui. Autrement dit, le sujet constitue son désir sur ce qu’il suppose du désir de l’Autre à son endroit. Sans rentrer dans les détails, cette conception tend à montrer que le corps du sujet et la façon dont il en jouit (notamment dans la réalisation coïtale) dépendent avant tout des signifiants qui l’ont marqué et qu’il a oubliés. Ce marquage est à proprement parler le fondement même du sujet, même s’il se révèle au final divisé, manquant, et donc a-substantiel. Cette question des marques signifiantes familiales et de leurs liens aux prises de risques (liens toujours indirects et qui ne ressortissent pas d’un rapport de cause à effet) est centrale dans nos résultats de recherche. Bien qu’elle soit tout à fait intéressante, ce n’est pas l’objectif du présent article que de les présenter puisqu’il s’agit plutôt ici de nous présenter le sens de notre démarche de recherche.
Poursuivons donc. Cette conception du savoir et du signifiant que nous avons présentée explique que les entretiens aient essentiellement pour effet de faire recouvrir au sujet des expériences de vie parfois très précoces dont il ne s’était jamais souvenu jusqu’alors : «Je l’avais toujours su, mais je ne me l’étais jamais dit», disent les répondants. Il est donc clair que le savoir issu de la prise de parole dépend du moment où cette parole est prise. Un sujet peut par exemple donner des versions explicatives différentes de ses prises de risques selon le degré d’approfondissement des entretiens. Il ne s’agit pas de mensonges ou d’omissions, mais simplement du fait que le sujet ne peut pas dire sa vérité tout d’un coup, ne serait-ce que parce qu’il ne peut logiquement pas la découvrir en une seule fois. Il faut plusieurs temps logiques pour que ce savoir se déplie.
Pour cette raison, notre méthodologie a consisté à faire plusieurs entretiens avec une même personne si elle le souhaitait également. Le cadre que nous avons proposé est donc proche du modèle freudien de la psychanalyse. Il ne s’agissait cependant pas de psychanalyse, au sens où les entretiens étaient arrêtés sur des moments particuliers qui permettaient à ceux qui le désiraient de s’adresser à un psychanalyste. Ces entretiens n’avaient pas non plus de visées psychothérapeutiques, même si de surcroît certains répondants ont pu témoigner du bénéfice qui est pour eux ressorti du fait d’avoir pu discuter librement dans un cadre d’écoute bienveillant.
Pour illustrer cette théorie du sujet et du signifiant, nous partirons de la question de l’identification et de sa subversion dans notre dispositif de recherche. Considérons le mot «bareback». Toute une littérature existe sur la dimension identitaire du bareback : on se définit comme barebacker pour tel ou tel motif, on y tient, on en fait une revendication personnelle, politique, communautaire, etc. Pourtant, rien là de très spécifique au bareback puisque nos sociétés occidentales sont globalement obnubilées par la définition de l’identité de soi, en tant qu’elle serait sensée dire quelque chose de la valeur et du sens de nos paroles. «Parlez-vous en tant qu’homosexuel ? que gay ? que pd ? qu’homme ? que trans ? que mère de famille ? que chef d’entreprise ? nous demande-t-on.» Ainsi les barebackers seraient ceux qui objecteraient au discours de santé publique, mentionne par exemple Jean-Yves Le Talec2, comme par opposition à un hygiénisme par trop antinomique au plaisir charnel. Cela n’est pas faux, mais n’est pas suffisant non plus. Dans les entretiens que nous avons réalisés, toutes les personnes qui se présentaient comme barebackers soulignaient à quel point ce terme était au fond creux, au sens où il ne disait rien de leur expérience subjective de la sexualité. Il a fallu, pour aller au-delà, qu’ils enchaînent les signifiants qui comptaient pour eux et qui, en les rapprochant de l’expérience subjective singulière et irréductible de leurs pratiques sexuelles et de leurs significations, les éloignaient du même coup de l’identification adhésive à la figure du barebacker.
Un autre aspect de cette recherche permet d’éclairer cette impasse de l’identité. Nous nous étions dans cette recherche initialement interrogés sur les cas de contaminations dites «volontaires» chez des homosexuels masculins, avec bien sûr dans l’idée qu’il ne s’agissait pas de reconduire et d’entériner cette notion de «volonté», mais bien de la déconstruire. Il est effectivement apparu en entretien que parler de «volonté» dans ce cadre est inexact et insuffisant : les répondants que nous avons rencontrés qui présentaient ce type de désir de contamination étaient en fait largement divisés par ce désir. Comme nous l’avons évoqué plus haut en effet, le sujet veut une chose et une autre, par exemple se contaminer, mais préserver sa santé, se contaminer à un moment mais pas à un autre. Il apparaît ainsi que dire «je suis barebacker», ou dire «je veux me contaminer» ou «je veux contaminer mon partenaire», on ne peut jamais y croire. Il ne s’agit pas de mépris pour le discours de sujet, mais au contraire de la supposition d’un sens latent plus intéressant et qui ne devient dicible que si on laisse au sujet l’opportunité d’approfondir par la parole son vécu intime. Autrement dit, il s’agit de ne pas prendre le discours du sujet au pied de la lettre.
Cette conception du corps et du langage tend à remettre assez radicalement en cause le grossier clivage qui existe dans certains discours entre relapse et bareback. Il s’agit de déconstruire ces notions et de les placer sur un continuum, non pas pour dire qu’elles sont équivalentes, mais pour pointer qu’elles n’ont aucune consistance pour les sujets qui les vivent. Il existe en effet un écart – voire un hiatus – entre la théorisation du rapport des gays au sida faite par certains chercheurs et associatifs, et l’expérimentation subjective de ce rapport par les gays au un par un. Il est d’ailleurs clair qu’un même sujet peut passer par plusieurs positions au cours de sa vie sexuelle : d’abord il se protège tout le temps, ensuite il a quelques rapports non protégés, et finalement il a des rapports non protégés très fréquents, au point où lui-même peut dire, par exemple, qu’il veut être contaminé sans le vouloir.
Un des objectifs de notre recherche a donc été de nous centrer sur le vécu intime du sujet et sur sa variabilité : qu’est-ce qui fait que l’on pose à un moment un acte à risque ? Bien souvent, le répondant à l’enquête n’a pas d’avance réponse à cette question puisqu’il est justement et fondamentalement divisé dans la volonté de son désir. Pourtant, comme nous l’avons dit, le savoir ne peut être que de son côté. Cela a impliqué qu’il n’y ait dans cette recherche pas de questionnaire préétabli : c’est dans l’énonciation – dans le fait de prendre la parole – que se produit un effet de vérité, qui fait critère de gain de savoir. Certes cette parole est hasardeuse, et pour cela est difficile parfois à prendre (et il convient souvent pour demeurer bienveillant à l’égard du sujet de ne pas insister en tant que chercheur, c’est-à-dire de céder sur notre volonté de savoir), mais c’est précisément dans ce hasard – qui est un autre nom de la division – que devient possible un éclaircissement de ce qui sinon resterait insu au sujet lui-même.
L’objectif des entretiens a donc été de problématiser la prise de risque, de la construire comme un symptôme, c’est-à-dire non pas une souffrance ou un déficit à éradiquer comme le fait la psychiatrie moderne – c’est sa conception du symptôme – mais comme une question que se pose le sujet sur lui-même. Tous les répondants à la recherche ont ainsi témoigné d’une division quant à leurs prises de risques, qu’il s’agisse de cas de contamination dits volontaire, de cas de relapse ponctuel ou de cas de bareback : leurs prises de risques sont voulues, mais elles constituent pour eux un problème (au sens d’une question) en partie explicable. Nous le répétons : les prises de risques ne sont pas intéressantes en soi, mais uniquement en tant qu’elles viennent traduire – toujours indirectement – la position subjective du sujet par rapport à sa propre existence et à son histoire de vie.
Enfin, il faut remarquer que les données issues de cette recherche – et que nous présenterons ultérieurement – à savoir la logique qui peut conduire ou pas à devenir séropositif, oui qui du moins le facilite ou en détourne, ces données n’auraient pas pu apparaître à partir d’une méthodologie d’enquête trop rigide, de type questionnaires préconstruits. En offrant un cadre d’entretien où la parole puisse être aussi libre que possible, les répondants ont pu parler de ce qui eux les intéressaient et de comment ils se représentaient leurs propres existences, telles qu’elles s’articulent à cette question du risque. Pour le dire autrement, revenir sur l’ensemble de leur parcours de vie leur a permis de déplier les singularités de leurs positions subjectives, dans ce qu’elles ont d’irréductible à toutes autres.
- 1. Le Talec JY, « Bareback et construction sociale du risque lié au VIH chez les hommes gays », in : Sexualité, relations et prévention chez les homosexuels masculins, ANRS, 2007
- 2. Le Talec JY, « Bareback et construction sociale du risque lié au VIH chez les hommes gays », in : Sexualité, relations et prévention chez les homosexuels masculins, ANRS, 2007
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Commentaires
Est-il normal de se protéger du VIH ?
On ne peut que saluer l'existence de recherches du type de celle que Pierre Bonny mène actuellement grâce au financement de Sidaction. Le développement d'une telle recherche vient combler une longue absence de travaux portant sur la subjectivité et relevant de la psychologie clinique, de la psycho-pathologie et des psychanalyses de façon générale dans le champ de la recherche en SHS sur le sida.
Pourquoi une telle absence et quelles peuvent être les perspectives et les débats ouverts par le renouvellement de l'approche "psy" dans le champ du sida.
L'hégémonie des disciplines socio-anthropologiques et économiques
La domination et l'hégémonie des disciplines socio-anthropologiques et économiques dans les institutions qui gèrent la recherche sur le sida en SHS en France a conduit à marginaliser en les excluant les projets élaborés par les disciplines psy à tel point que l'on n'a plus vu de telles propositions soumises lors des appels d'offres des différentes institutions. De façon ironique, certains des chercheurs – socio-anthropologues - et non des moindres sont en fait venus empiéter sur le domaine des psy en travaillant sur "l'expérience" et la "subjectivité" ou "l'histoire de vie", les trajectoires et ceci avec des limites certaines où, pour faire vite, la distinction entre l'idéologie, les discours publics et sociaux et les registres subjectifs a été gommée : l'idéologie est venue s'inscrire directement dans le subjectif. L'idéologie est venue s'inscrire comme norme d'évaluation des comportements, des attitudes des représentations. Et on a pu assister - comme le dit justement Bonny – au développement de psychologies de sens commun. Des expressions telles que "les comportements des hommes et des femmes se rapprochent, même si l'on observe encore des différences" sont venues faire office d'interprétation critique. L'idéal social de l'égalité entre les sexes, mal compris et traduit en norme de similitude est venu s'imposer comme grille d'interprétation dominante dans les travaux sur la sexualité. Dans le domaine des études sur les gays, la compréhension "socio-anthropologique" des "prises de risque" et du "bareback"a pris la place de l'analyse des significations de la sexualité au point que la sexualité et ses significations subjectives et sociales n'ont quasiment plus d'existence en dehors des interrogations sur les échecs de la prévention (Le Talec, 2007). Rappeler comme le fait Bonny, que le sujet est divisé est tout à fait fondamental. Mais il faut aussi rappeler que le social est divisé, partagé, morcelé et que le sujet lui-même divisé est confronté à des registres de discours, à un dispositif culturel éclaté et polysémique reste aussi tout à fait fondamental.
Les travaux psychanalytiques
Oui cela faisait bien longtemps : les derniers travaux d'inspiration psychanalytique dans ce domaine remontent - à ma connaissance - au milieu des années 1990 soit plus de15 ans. Hubert Lisandre s'était déjà interrogé sur le fait que l'on sait les choses mais que l'on ne veut pas en entendre parler (Lisandre, Feuillet, Wernoth, 1994) et ces questions sont restées posées dans un silence assourdissant. Lisandre fut un temps conseiller à la Direction Générale de la Santé pour l'élaboration de messages de prévention adressés à cette subjectivité divisée - et engagé dans l'association Santé et Plaisir Gai avant de disparaître de la scène du sida faute de soutiens et de financements.
Dans son rapport de recherche, remis à l'ANRS en 1994, Lisandre concluait par quelques théorèmes de travail visant à orienter le questionnement de la prévention, dans une perspective psychanalytique. Quelques questions simples, que l'on pourrait se poser à nouveau :
"Les principales conclusions auxquelles aboutit cette recherche peuvent être résumées en cinq "théorèmes", jetant les bases d'une "autre" prévention, fondée sur l'écoute et sur l'inconscient, et trouvant dans la forme ramassée de l'aphorisme certaines facilités mnémotechniques. N'oublions pas, toutefois, que ce ne sont là que des schémas : s'ils peuvent aider à articuler les contradictions de l'expérience, chaque singularité subjective les remet à l'épreuve de sa clinique. Leur apparente "clarté" ne doit donc pas faire le lit d'un nouveau dogmatisme, chassant dès lors le précédent en pure perte.
"1. - Ce qu'on fait n'est pas ce qu'on dit : les deux n'ont pas la même fonction, ils ne relèvent pas de la même logique. Le mot ne désigne pas d'abord la chose, mais une réalité fantasmatique qui lui donne sens. L'exigence de mettre ses actes en accord avec son discours relève donc de l'utopie — surtout en matière de questions sexuelles [28]. Est-il donc si difficile d'entendre ce que chacun, dans son for intérieur, ne sait déjà que trop bien ?…
"2. - Celui qu'on écoute est celui qu'on aime : la source d'un message de prévention, la place d'où il est énoncé, est au moins aussi déterminante que
son contenu, pour ce qui en sera retenu. C'est ainsi qu'une prévention "conseillée" par l'Etat n'apaise en rien le conflit psychologique : là n'est d'ailleurs pas sa fonction, et nul ne gagne à la confusion des rôles.
"3. - Ce qu'on dit n'est pas ce qui est entendu : si tout prend sens, subjectivement, à partir du fantasme, c'est de lui qu'il faut partir pour concevoir des messages de prévention qui échapperaient enfin aux trois critiques les plus fréquentes : trop allusif, trop optimiste, trop lénifiant.
"4. - Celui à qui l'on parle n'est pas celui dont on parle : l'homosexuel étant lui-même objet de fantasme, conduisant à lui supposer des convictions et des comportements qui ne sont pas les siens, il serait plus sage de centrer la prévention sur les pratiques (notamment la sodomie), que sur des individus
fictifs, n'ayant de véritable consistance que dans l'imaginaire social.
"5.- Celui qui passe à l'acte est celui qui ne parle pas : la prise de risque effective résulte d'un défaut d'élaboration du désir inconscient correspondant. Cette élaboration s'effectue par la parole, à la condition expresse qu'il s'agisse réellement de la parole du sujet, et non d'un discours qu'il suffirait de réciter. La meilleure arme préventive est donc la parole — ce qui suppose, en amont, de privilégier la qualité d'écoute des acteurs de terrain, et leur capacité "passive" à entendre même et surtout ce qu'ils désapprouvent." (Lisandre, Feuillet, Wernoth, 1994)
Si 'on considère que la recherche scientifique – telle que celle qui est financée dans le dispositif public ou privé du sida – est cumulative, on ne peut pas ignorer ce qui s'est fait il y a quelques années et il est important de repartir de questions qui sont plus que jamais d'actualité et qui constituent un véritable programme de travail.
Ouvrir de nouvelles questions de recherche
Je ne suis pas devenu psychanalyste mais j'ai reçu une formation analytique qui m'a aidé à ne pas oublier la question du sujet et surtout celle de la subjectivité. Je ne défends donc pas une discipline et encore moins l'orientation lacanienne mais une perspective qui vise à essayer d'articuler la subjectivité et le contexte et qui se développe actuellement au plan international dans le cadre d'un réseau de "Psychologie Critique de la Santé". Des travaux comme celui de Bonny existent ailleurs – et pas uniquement dans la perspective lacanienne, et il est important d'ouvrir le débat sur les limites de l'approche proposée par celui-ci.
Il écrit : "Dans cette étude en effet, le savoir est du côté du sujet, et non du chercheur". Or, il semble dire par ailleurs que l'objet de sa recherche porte sur les "prises de risque" et que c'est avec cette question de départ qu'il interroge et écoute longuement les hommes qu'il rencontre dans son travail d'enquête. Le concept de "prise de risque" est au cœur même du dispositif de la prévention et de la théorie de l'homme rationnel, (Althusser aurait parlé du sida comme d'un Appareil Idéologique d'Etat). Interroger les hommes avec ce concept fait déjà porter et dériver leurs récits à partir du dispositif du sida et non pas à partir de leur expérience de la sexualité (terme que je préfère à celui de "savoir"). Penser la sexualité, d'emblée, comme une "prise de risque", c'est déjà inscrire l'activité sexuelle dans la norme de la prévention et postuler que la seule posture rationnelle réside dans la prévention. Bonny s'inscrit ainsi dans la perspective de la rationalité préventive qui ne considère jamais que l'adoption de comportements préventifs puisse être problématique ou au moins problématisée dans un travail de recherche et qui continue à ne considérer comme problématiques que l'absence de tels comportements. Bonny poursuit : "Pourquoi ne pas combiner alors à la conception habituelle de la prévention un point de vue qui suppose un au-delà de la rationalité ?" Comme si la prévention était la seule forme de rationalité et qu'elle se situait au delà de toute interrogation et comme si l'engagement dans une vie sexuelle "non-protégée" devait être pensé comme un "au delà de la rationalité" c'est-à-dire comme irrationnel au delà des normes prescrites par l'OMS, alors qu'elle se trouve probablement au cœur de la rationalité et du savoir du sujet et de sa méconnaissance envers lui-même, c'est à dire finalement au cœur de sa vérité propre (Giami, 1997).
Quelles perspectives de recherche ?
Pour sortir de cette impasse, dans laquelle on se trouve depuis une quinzaine d'années et surtout pour essayer enfin de diminuer l'incidence des nouvelles contaminations chez les gays – et chez les autres – je propose aux jeunes chercheurs – (et aux moins jeunes aussi) de travailler avec la question suivante : Pourquoi les individus se protègent-ils ? Est-il rationnel de se protéger et quels sont les éléments irrationnels qui sont à l'œuvre dans l'acte de prévention au cours des actes sexuels ? Quels sont les éléments rationnels qui font que l'on a une vie sexuelle dans laquelle le préservatif et les autres méthodes de prévention ne trouvent pas de place ? En d'autres termes, je propose de reconsidérer et de déplacer la question de la rationalité en replaçant de l'irrationnel du côté de l'engagement dans la prévention et de la rationalité (laquelle ?) dans l'absence de prévention. On cessera ainsi de considérer que ceux qui ne se protègent pas souffrent de troubles mentaux, d'une baisse de l'estime de soi, de tendances suicidaires et autres formes de pathologie ou de déviance à la norme sociale en essayant de comprendre quelle est la vérité subjective qui est à l'œuvre dans ces postures discursives et surtout dans ces conduites. Mais cette approche nécessite le recours à une multi-disciplinarité en empruntant quelques idées aux anthropologues. (Fainzang, 1992)
Qui est intéressé ?
Références :
Fainzang, Sylvie (1992). "Réflexions anthropologiques sur la notion de prévention", in: Comportements et Santé. Questions pour la prévention (P. Aïach, N. Bon & J.P. Deschamps eds.), Presses Universitaires de Nancy, 1992: 18-27.
Giami, Alain (1997). Connaissance de la méconnaissance ? Champ Psychosomatique(9), 9-14.
Le Talec Jean-Yves (2007). « Bareback et construction sociale du risque lié au VIH chez les hommes gays », in : Sexualité, relations et prévention chez les homosexuels masculins, Paris, ANRS.
LISANDRE, Hubert, FEUILLET, Liliane, WERNOTH, Chantal (1994). Les homosexuels et le safer sex. Contribution psychanalytique à la prévention du sida. Paris : ANRS, 1994 (disponible sur Internet).