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Prévention

La réduction des risques sexuels
chez les gays australiens

La réduction des risques sexuels (RDR) divise les acteurs de prévention, entre ceux qui y voient une nouvelle voie de travail et ceux qui s'y opposent fermement. Une étude australienne1 menée à Sydney dans la population gay, publiée dans AIDS, étudie les conséquences en matière d'infection au VIH de quatre stratégies de RDR. Les résultats de cette enquête, dont l’intérêt est souligné dans l’éditorial de AIDS2 ouvrent de nombreuses pistes de discussion.

Emmanuel Chateau (Act Up-Paris) et Gabriel Girard (EHESS), filmés par Yagg, lors du Forum Interassociatif sur transmission sexuelle du VIH organisé par le TRT-5, le 4/04/09.

[Cet article a été mis-à-jour le 9 mars 2008]

Cette étude est comparable à l'enquête française Presse gay dans la mesure où les données sont rétrospectives et s'appuient sur le déclaratif. Les adaptations des comportements sexuels ne sont pas des attitudes délibérés mais des comportements «reconstitués» par les chercheurs. Mais cette enquête présente l’intérêt supplémentaire de présenter les données d’un suivi sur plusieurs années.

Si on en croit les résultats de l'enquête, le risque est multiplié par 3 chez les hommes qui pratiquent au moins une stratégie de réduction de risques par rapport à ceux ne rapportant aucune prise de risque. Mais ce risque est multiplié par près de 11 chez ceux qui ne pratiquent aucune protection. Gabriel Girard (EHESS-CERMES) nous livre l'essentiel de cette étude.

Méthodologie

L'article s'appuie sur les résultats de l'enquête Health In Men, une cohorte d'hommes ayant des rapports sexuels avec d'autres hommes à Sydney en Australie. [La plupart des répondants (95%) se définissent comme gay ou homosexuel.]

Les répondants ont été recrutés entre 2001 et 2004, les données sur les comportements préventifs ont été recueillies lors d'entretiens annuels en face-à-face, complétés par un entretien téléphonique à 6 mois. L'étude a pris fin en 2007.

Les participants ont été recrutés entre 2001 et 2004, avec comme critères d'inclusion :

- Le fait d'avoir des relations homosexuelles dans les 5 dernières années,
- Le fait d'habiter Sydney ou de fréquenter le milieu homosexuel à Sydney,
- Le fait d'être séronégatif au moment d'entrer dans la cohorte.

Le recueil des données porte sur la protection (ou non) des pénétrations anales au cours des 6 mois précédant l'interview. Dans ce cadre, quatre stratégies de réduction des risques sont analysés dans l'étude (je précise que les définitions proposées sont celles élaborées par les chercheurs) : 

- Le «serosorting» (ou sérotriage): le fait d'avoir pratiqué uniquement des pénétrations anales non protégées (PANP) (insertives ou réceptives) au cours des 6 derniers mois avec des partenaires (stables ou occasionnels) désignés comme séronégatifs par les répondants. 
- La «sécurité négociée» dans le couple (qui correspond à la non protection dans le couple, protection à l'extérieur). Elle est considérée dans l'enquête comme une forme de sérotriage.
- Le «positionnement stratégique» : le fait d'avoir pratiqué uniquement des PANP insertives, avec des partenaires stables ou occasionnels, quelque soit leur statut sérologique, durant les 6 derniers mois.
- Le retrait avant éjaculation : le fait de n'avoir pas reçu de sperme dans le rectum lors des PANP réceptives durant les 6 derniers mois.

Résultats 

Au total, 1427 hommes ont participé à la cohorte, avec un âge médian de 35 ans.  Au cours de la période 2001-2004, 53 hommes sont devenus séropos (âge médian : 37 ans), soit une incidence de 0.78% personnes-années ! Il est à signaler que cette séroincidence est particulièrement basse au regard de celle issue des cohortes pré-vaccinales, que ce soit en Thaïlande, en Afrique du Sud, aux Etats Unis avec des chiffres variant entre 3 et 5.5% personnes-années (essais vaccinaux STEP par exemple, voir notre article : L'essai Step, un coup de semonce dans la recherche vaccinale anti-VIH).

Les résultats qui sont présentés dans l'article proviennent d'analyses croisées entre les comportements préventifs des hommes devenus séropositifs au cours du temps de l'enquête (avant la contamination), les comportements des hommes se protégeant toujours et les comportements des hommes toujours séronégatifs mettant en œuvre une ou des stratégies de RDR. 

Comportements sexuels et réduction des risques

Premier élément : au regard des résultats, la pénétration anale non protégée réceptive reste le principal mode transmission du VIH chez les gays. Dans l'enquête, 40% des répondants ont toujours eu des pénétrations anales protégées. Des PANP ont été rapportées par 60% des répondants. Mais dans 7% des cas seulement, elles n'étaient accompagnées d'aucune stratégie de RDR. 

Pour les hommes qui ont des stratégies de «sécurité négociée» et de «positionnement stratégique», les auteurs n'observent pas d'augmentation significative de l'incidence du VIH par rapport aux hommes qui pratiquent la pénétration anale toujours protégée. Par contre, les stratégies de «serosorting» et de «retrait» apparaissent moins efficientes. Dans l'enquête, le «serosorting» (hors de la sécurité négociée dans le couple) et le retrait sont associés avec des taux d'infection plus important que pour les hommes qui protègent toujours leurs pénétrations anales.  

Dans tous les cas, les quatre stratégies analysées sont associées avec une incidence du VIH que les auteurs qualifient d'«intermédiaire» entre les hommes pratiquant la pénétration toujours protégée, et les hommes pratiquant la pénétration non protégée sans aucune stratégie de RDR.  

«Serosorting» et dépistage

L'efficacité préventive du sérotriage entre séronégatifs est directement liée à la connaissance du statut sérologique du partenaire. C'est pourquoi, au vu des résultats de la cohorte, la sécurité négociée avec un partenaire stable reste plus «sûre» que le serosorting avec un ou des partenaires occasionnels. 

Les auteurs signalent cependant une spécificité des gays à Sydney : un niveau de dépistage et une connaissance de son statut exceptionnellement élevés. Il faut prendre en compte cet effet de contexte pour analyser la mise en oeuvre et la réussite relative des stratégies de sérotriage, notamment dans les relations stables.  

Pour les auteurs, l'enquête démontre clairement l'existence de stratégies efficientes de «positionnement stratégique», comme par exemple le fait être toujours actif lors des PANP. Mais ils constatent par ailleurs que 66% des répondants étaient circoncis, ce qui doit aussi être pris en compte pour apprécier cette efficience. 

Enfin, le «retrait» apparaît comme une stratégie moins fiable de RDR, même si lors des PANP réceptives avec des partenaires séropos, le risque d'infection VIH est moindre s'il n'y a pas éjaculation.

Les limites de l'enquête

En conclusion, les auteurs expliquent que les stratégies de RDR offre une protection «substantielle, mais non complète contre le VIH». Selon eux, l'incidence relativement basse dans la cohorte suggère que ces stratégies ont une efficacité avérée pour limiter la transmission du VIH à une échelle populationnelle. 

Cet article pose cependant un certain nombre de questions, qui soulignent les limites de l'enquête australienne. La faiblesse des effectifs de séropositifs (n=53) doit conduire à analyser ces résultats avec prudence. Les auteurs soulignent d'ailleurs leur faible significativité concernant certaines des «stratégies» mises en œuvre par les répondants (notamment le serosorting avec des partenaires occasionnels). Les résultats sont significatifs concernant le risque accru par la pratique du «retrait» avant éjaculation, au regard des autres pratiques de réduction des risques. De manière globale, si les hommes qui adoptent des pratique de réduction des risques ont trois fois plus de risque d'infection par rapport à ceux qui se protègent systématiquement, ils présentent significativement moins de risques d'infection que les hommes ne rapportant aucune stratégie de RDR. 

D'autre part, les auteurs ne différencient pas, dans l'analyse globale, les partenaires occasionnels et les partenaires stables. Une analyse plus fine, au vu des enjeux de connaissance du statut sérologique, serait ici nécessaire. Autre point «aveugle» : la présence ou non d'IST n'est pas discutée dans le cas des séroconversions, alors que l'on connaît leur impact sur les risques de transmission.

Enfin, la reconstruction des pratiques a posteriori en terme de «stratégie» reste discutable. On en peut en effet pas déterminer si les hommes interrogés ont consciemment mis en œuvre de telles pratiques. Cependant, et cette rigueur est à mettre au crédit des résultats de l'enquête, la définition des pratiques de RDR était exclusive : par exemple, si un homme rapportait des PANP insertives mais seulement une PANP réceptive au cours des 6 derniers mois, il n'était pas classifié comme pratiquant le «positionnement stratégique».

  1. 1. Article de Jin F, et al. , Unprotected anal intercourse, risk reduction behaviours, and subsequent HIV infection in a cohort of homosexual men. Aids 2009, 23:243-252
  2. 2. Frits van Griensven, Non condom use risk reduction behaviours: can they help to contain the srpead of HIV infection among men who have sexe with men ? AIDS 2009, 23:253–255

Commentaires

Les gays ne le méritent-ils pas?

Il y vraiment de quoi s’étonner qu’un compte-rendu aussi médiocre soit publié sur ce site !

Son contenu est d’autant plus étonnant que l’étude en question a largement été discutée au cours d’une réunion de l’ANRS où étaient présents les deux auteurs de cette récension. La discussion nourrie qui avait eu lieu avait notamment permis de souligner à la fois l’extrême intérêt de cette étude et d’importantes limites qui ne sont pas même évoquées ici. On ne pourra donc qu’inciter les lecteurs de ce site à lire la publication parue dans AIDS pour se faire une plus juste idée des résultats de ce travail.

D’abord votre article ne mentionne pas le fait que la plupart des résultats avancés dans l’étude ne sont pas statistiquement significatifs. Traduction pour les non avertis : cela signifie que rien ne permet d’affirmer que ces résultats ne sont pas liés au hasard. En effet, le nombre total de contaminations relevées dans l’étude étant de 53, l’étude portant sur 47 cas documentés, la division en sous groupe donne des effectifs extrêmement faibles pour mener une analyse statistique.

S’il est expliqué que les stratégies identifiées sont des stratégies reconstituées, force est de constater que votre compte-rendu confond allégrement les stratégies (ce qui relève de l’intentionnel) et les pratiques identifiées comme étant liées à l’infection. La confusion devient alors totale lorsque la méthodologie qui repose sur une cohorte prospective d’homosexuels séronégatifs et des questionnaires comportementaux est confondue avec celle d’une simple enquête.

Il est notable que dans leurs calculs les auteurs de la publication originale ont comptabilisés 7 contaminations avec usage du préservatif. L’article explique qu’en réalité ces 7 personnes avaient précédemment déclaré des pénétrations anales non protégées et qu’il est fort probable que ces contaminations soient également liées à des pénétrations anales non protégées (le recueil des infos se faisait à 6 mois). Pour autant, ils n’ont pas été exclus du calcul ce qui fausse en grande partie les ratios de risque présentés.

Il n’est nulle part fait mention d’autres cofacteurs liés à la transmission comme la présence d’IST, etc. dont on sait pourtant qu’ils peuvent être déterminants dans le risque de transmission du VIH.

Surtout, et c’est sans doute la limite principale de cette publication, elle ne différentie pas les partenaires stables des partenaires occasionnels dans l’évaluation du risque selon les différents cas de figure. Or il y a tout lieu de penser qu’une présentation différentiée produise des résultats extrêmement différents.

Une petite remarque pour finir qui était d’ailleurs la conclusion d’un précédent papier publiée par la même équipe australienne l’année dernière à partir d’une cohorte de primo-infectés :

Dans cette étude, sur les 40 contaminations intervenues lors de pénétrations anales non protégées et pour lesquelles des données comportementales étaient disponibles, plus des 2/3 des contaminations étaient liées à des pratiques suggérant un comportement de réduction des risques (27/40). Cela permet juste de remettre un peu les choses en perspective…

Jamais personne ne se serait permis de présenter des résultats sur l’efficacité d’une stratégie thérapeutique ou des toxicités en omettant de mentionner qu’ils n’étaient pas statistiquement significatifs. Cette contribution fait déjà l’objet d’interprétation abusive à différents endroits. Les gays séronegs ou séropos ne méritent-ils pas la même rigueur pour ce qui concerne des informations liées à leur prévention ?

Re : Les gays ne le méritent-ils pas?

Nous disions en introduction de l’article que les enjeux de la prévention parmi les homosexuels restent chargés de fortes tensions éthiques et politiques, la réaction d’Emmanuel Château vient le confirmer. Dans le cas présent, il convient cependant de ne pas tomber systématiquement dans la critique «à charge».

Emmanuel Château rappelle, avec raison, certaines limites fortes de cette enquête australienne. La première version de cette recension (éditée le 9/03/09) pouvait être lue comme passant au second plan ces limites méthodologiques sur la significativité de certaines des données présentées, la non prises en compte des IST, ou de la diversité des partenaires (occasionnels ou stables). Dont acte. Nous les avons réintégrés plus explicitement et clairement dans le texte.

D’accord aussi pour traiter avec une grande prudence la question de l’intentionnalité, que le terme «stratégie» rend très discutable. Il s’agit bien, dans cette enquête, de pratiques rapportées a posteriori par les gays. On ne peut donc pas savoir si elles ont été pensées sur le moment comme des pratiques rationnelles de réduction des risques. On peut tout de même accorder aux chercheurs australiens le fait d’avoir construit des catégories exclusives, comme nous l’expliquons à la fin du texte. Cela ne prouve pas de manière définitive l’existence de stratégies, mais cela solidifie les données présentées.

A la lecture du commentaire d’Emmanuel Chateau, on pourrait penser qu’il n’y a rien «à sauver» dans cet article, voire que l’enquête établirait seulement le degré de dangerosité des pratiques de réduction des risques. Il ne s’agit pas ici de trancher, à partir d’une seule publication, cet épineux débat, qui tient sans doute autant du positionnement citoyen sur la promotion de la santé, que de la vérité scientifique. Oui, l’enquête australienne a des failles. Comme toute enquête, elle ne prétend pas répondre à toutes les questions, mais aux hypothèses formulées par les chercheurs. Rappelons par ailleurs que cette enquête s’inscrit dans un contexte scientifique international : ces questions autour de la prévention « relative » sont discutées depuis de nombreuses années, et font l’objet de nombreuses recherches, dans lesquelles les questions posées par Emmanuel Château sont traitées. Cela permet de resituer la démarche des chercheurs australiens : il ne s’agit pas d’une enquête de « francs-tireurs » déconnectés des réalités scientifiques et épidémiologiques.
Il est effectivement intéressant d’analyser ces données au regard de l’enquête publiée l’an dernier sur la transmission du VIH liée à des pratiques de réduction des risques.

Mais pour reprendre les termes d’Emmanuel Château les gays ne méritent-ils pas d’être pris au sérieux ? Aucun des acteurs de ces débats (chercheurs comme militants) ne prétend que «réduire les risques» équivaut à les éliminer. Projeter sur les auteurs de cette recension l’intention de promouvoir une moindre protection chez les gays relève de la spéculation. Reste qu’une diversité de stratégies de prévention, non réductibles à l’usage du préservatif, sont mises en évidence depuis plus de 20 ans. Constatons le, regrettons le pourquoi pas, mais discutons en ouvertement avec les premiers intéressés, les gays eux-mêmes. C’est dans cet esprit que la recension a été écrite.

Difficile aujourd'hui d'en juger

Je me réjouis que vous ayez ressenti le besoin de corriger votre article. Toutefois les lecteurs ne pouvant plus nécessairement juger de la pertinence de la critique qui vous était adressée, vous avez beau jeu de prétendre que ce commentaire tenait au fait "que les enjeux de la prévention restent chargés de fortes tensions éthiques et politiques"...

Comme je le rappelais au début de mon commentaire cette étude me paraît particulièrement importante et nouvelle. Il est dès lors malhonnête de laisser entendre que l'exigence de sérieux dont j'ai fait part ne visait qu'à disqualifier cet étude. Bien au contraire, il me semble qu'en souligner la nouveauté et les limites est la vraie manifestation de la considération que l'on peut apporter à ce genre de travail.

Prendre au sérieux les gays et vouloir débattre de ces questions implique justement d'éviter ce genre de procès d'intention qui ne servent pas la discussion et n'épuisent pas la légitimité de mes récriminations.

A bon entendeur salut.